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Dans lâincapacitĂ© dâaccueillir des Ă©lĂšves handicapĂ©s, lâĂducation nationale signale leurs familles aux services sociaux
Erwin Canard, Margot Hemmerich (Mediacités)
12â15Â minutes
« Câest de lâacharnement. » Ludivine est Ă©cĆurĂ©e. « Il y a de la colĂšre, mais surtout de la tristesse », confie cette directrice des ressources humaines qui vit Ă Lyon (RhĂŽne), avec son compagnon et leurs deux enfants. Aristide, son fils de 17 ans, est atteint dâun trouble du spectre de lâautisme. Il suit lâinstruction en famille : son pĂšre lui fait lâĂ©cole Ă la maison depuis quâil a quittĂ© son dernier collĂšge, en avril 2024. Et ce nâest pas par choix.
En dĂ©cembre 2023, Aristide reçoit une notification de la maison dĂ©partementale des personnes handicapĂ©es (MDPH) pour lâorienter vers un institut mĂ©dicoâĂ©ducatif (IME). DĂšs lors, le collĂšge de secteur dans lequel est inscrit lâadolescent lui intime de rejoindre un Ă©tablissement spĂ©cialisĂ©. « Nous contactons donc les IME notifiĂ©s mais aucun nâa de place », raconte Ludivine Ă MediacitĂ©s.
RĂ©sultat : en fĂ©vrier 2024, le rectorat de Lyon oriente Aristide vers une classe Ulis (une unitĂ© localisĂ©e pour lâinclusion scolaire) dans un collĂšge du IIIe arrondissement de Lyon â « à lâopposĂ© de chez nous », prĂ©cise sa mĂšre â que lâadolescent nâintĂšgre quâen avril. Il y passe six journĂ©es, Ă raison dâune heure trente par jour.
« Puis, raconte Ludivine, nous sommes convoquĂ©s par le principal, qui nous dit quâil a fait une âinformation prĂ©occupanteâ. Le principal termine lâentretien en disant : âOn est dâaccord quâAristide ne reviendra pas ?â », poursuitâelle.
© Photo Antoine Boureau / Hans Lucas via AFP
Une information prĂ©occupante ou « IP » peut ĂȘtre transmise au conseil dĂ©partemental ou Ă la mĂ©tropole, dans le territoire du Grand Lyon, par tout·e citoyen·ne ou professionnel·le dĂšs lors quâil ou elle estime quâun·e mineur·e court ou risque de courir un danger sur le plan de sa santĂ©, de sa sĂ©curitĂ©, de sa moralitĂ©, ou que les conditions de son Ă©ducation, de son dĂ©veloppement physique, affectif, intellectuel et social sont ou risquent dâĂȘtre compromises. Les services sociaux de ces collectivitĂ©s doivent ensuite mener lâenquĂȘte pour Ă©tablir si le signalement est justifiĂ© (voir encadrĂ©).
Des enfants accusés de faire « exploser » les cadres
«âŻCâest la nouvelle arme de lâĂducation nationale : quand on va Ă leur encontre, on se prend une IP », dĂ©nonce Ludivine. Selon celle concernant son fils, que MediacitĂ©s a pu consulter, le collĂšge Ă©voque « un jeune violent avec luiâmĂȘme [âŠ], se tenant dans une posture de repli », et le fait que « les parents auraient refusĂ© une place en IME ». « Alors quâon avait remis au collĂšge les courriers de refus de ces structures », signale Ludivine. LâIP concernant Aristide a Ă©tĂ© classĂ©e sans suite, « le service de protection de lâenfance nâayant pas relevĂ© dâĂ©lĂ©ments de danger ou de risques de danger », indique le document de classement, que MediacitĂ©s a pu Ă©galement consulter.
Pour Ludivine, sa situation rĂ©sulterait du fait que « le systĂšme, en ne donnant pas les moyens dâinclure les enfants en situation de handicap, organise dĂ©libĂ©rĂ©ment leur exclusion ». Fin octobre, selon les chiffres de lâĂducation nationale, 42 000 enfants en situation de handicap ayant reçu une notification pour obtenir lâappui dâun·e AESH (accompagnant·e dâĂ©lĂšve en situation de handicap) Ă©taient en attente dâun accompagnement â soit 12 % dâentre eux. Et les enfants qui ont reçu une notification pour une place en IME doivent parfois attendre trois, quatre voire cinq ans pour lâobtenir.
Or, sans accompagnement ou en Ă©tant scolarisĂ©s en milieu ordinaire alors quâils ont Ă©tĂ© orientĂ©s en IME (mĂȘme si ces instituts sont critiquĂ©s par ailleurs, notamment en raison du faible nombre dâheures de scolaritĂ© effectives ou pour leur caractĂšre sĂ©grĂ©gatif), les enfants en situation de handicap se retrouvent en difficultĂ©. Les enseignant·es, pas ou peu formé·es Ă la gestion de ces situations, sont pour beaucoup dĂ©muni·es.
Nous sommes conscients des possibles dĂ©rapages et du nonârespect du cadre lĂ©gal dâune IP.
Marguerite Aurenche, cheffe de pÎle auprÚs du Défenseur des droits
«âŻCes Ă©lĂšves font exploser les cadres, agissent avec de la violence verbale et physique, entraĂźnant parfois de la maltraitance des adultes envers eux », dĂ©veloppe SĂ©verine Vuillaumier, secrĂ©taire dĂ©partementale de la FSUâSNUipp 69, syndicat de professeur·es des Ă©coles. Pour elle, « le constat est sans appel : lâĂ©cole inclusive est un Ă©chec ».
Ces situations peuvent alors dĂ©boucher sur des IP abusives, comme le confirment de nombreux acteurs des secteurs de lâĂ©ducation et du handicap dans le RhĂŽne contactĂ©s par MediacitĂ©s. MĂȘme si ce nâest pas « massif », le DĂ©fenseur des droits tĂ©moigne de « cas oĂč des parents [le] saisissent car ils ont reçu une information prĂ©occupante alors mĂȘme quâil nây a pas de prise en charge adaptĂ©e Ă lâĂ©cole », confie Marguerite Aurenche, cheffe du pĂŽle « dĂ©fense des droits de lâenfant » de lâinstitution.
Le DĂ©fenseur des droits du RhĂŽne traite actuellement trois dossiers de ce genre. « Dans certaines situations, la lecture de lâIP ne nous semble pas rĂ©vĂ©ler lâexistence dâun danger ou dâun risque de danger au sens du Code de lâaction sociale et des familles, poursuit Marguerite Aurenche. Nous nous attachons de plus en plus Ă vĂ©rifier car nous sommes conscients des possibles dĂ©rapages et du nonârespect du cadre lĂ©gal dâune IP. Ce peut notamment ĂȘtre le cas quand les parents sont en conflit avec lâĂ©cole et refusent une dĂ©scolarisation partielle. »
Abus de signalements
Clotilde JenoudetâHenrion a fondĂ© PrĂȘteâmoi tes ailes, une association qui accompagne les familles touchĂ©es par la trisomie 21 Ă Lyon. Pour elle, « câest lâadministration qui est maltraitante » : « Ces situations sont créées par lâĂducation nationale et nous, parents, on ne peut que subir. » Une analyse partagĂ©e par des professionnel·les. « LâĂ©cole, dĂ©faillante, a reportĂ© sa dĂ©faillance sur la famille », considĂšre aussi la cheffe dâun service de protection de lâenfance mandatĂ© par la mĂ©tropole de Lyon, qui souhaite conserver lâanonymat.
Dans le RhĂŽne, le rectorat de Lyon a conçu un protocole dĂ©partemental pour la gestion des Ă©lĂšves au « comportement difficile » dans le premier degrĂ©. Parmi les prĂ©conisations, comme MediacitĂ©s lâa dĂ©couvert, il recommande de « sâinterroger sur lâopportunitĂ© de la rĂ©daction dâune IP », sans toutefois Ă©voquer la notion de danger pour lâenfant. Si le RhĂŽne nâest pas un cas isolĂ© en France, la consigne diffĂšre dans dâautres dĂ©partements. Dans le Nord, par exemple, le protocole de « gestion des comportements violents des Ă©lĂšves » ne mentionne pas le recours aux IP (en dehors de la mise en danger).
Car « câest bien lorsquâil y a un danger ou un risque de danger quâune information prĂ©occupante est justifiĂ©e », confirme Hassina Bianchi, responsable de la cellule de recueil et de traitement des informations prĂ©occupantes (Crip) de la mĂ©tropole de Lyon. « De fait, lâĂducation nationale est le plus grand pourvoyeur dâinformations prĂ©occupantes puisque câest le premier lieu de socialisation des enfants », dĂ©tailleâtâelle. « **AprĂšs, estâce que certains lâinstrumentalisent ? En tout cas, câest un outil que les personnels de lâĂducation nationale ont et quâils utilisent. Ă la Crip ensuite de trier », poursuit la responsable, qui estime Ă 80 % le nombre dâIP « qualifiĂ©es ».
«âŻIl faut quelque chose de particulier dans la situation, comme des comportements agressifs envers lâAESH, lâenseignant ou dâautres enfants. Mais si on nâa aucun autre Ă©lĂ©ment dâinquiĂ©tude, hormis une dĂ©faillance de lâaccompagnement ou que lâĂ©cole estime que lâenfant relĂšve dâun dispositif MDPH, on ne donne pas suite », conclut Hassina Bianchi.
ContactĂ© par MediacitĂ©s, le rectorat de Lyon assure que « les mesures de prĂ©vention et dâaccompagnement doivent ĂȘtre privilĂ©giĂ©es » et quâil rappelle aux personnels, « lors des formations Ă la protection de lâenfance organisĂ©es au niveau acadĂ©mique ou dĂ©partemental », les circonstances dans lesquelles une IP peut ĂȘtre formulĂ©e. « Les modalitĂ©s de transmission des informations prĂ©occupantes par les personnels sont fixĂ©es par les protocoles et conventions dĂ©partementales », prĂ©cise encore le rectorat.
Des parents « la tĂȘte sous lâeau »
AuâdelĂ du danger estimĂ© ou avĂ©rĂ©, dans le RhĂŽne, les IP sont Ă©galement proposĂ©es aux familles comme des aides. « Ces derniĂšres annĂ©es, on constate que certaines institutions comme lâĂducation nationale font des informations prĂ©occupantes pour accĂ©lĂ©rer les demandes dâaccompagnement ou de prise en charge sociale », abonde la cheffe de service dans le secteur de la protection de lâenfance citĂ©e prĂ©cĂ©demment.
Câest ce qui est arrivĂ© Ă Laurianne*. MĂšre dâun enfant en situation de handicap scolarisĂ© dans une classe Ulis dans lâOuest lyonnais, elle a Ă©tĂ© convoquĂ©e par lâĂ©cole aprĂšs des problĂšmes de propretĂ© et de comportement de son fils. « LâĂ©quipe et le directeur mâont expliquĂ© que jâavais lâair Ă©puisĂ©e et mâont proposĂ© de faire une IP âpour mâaiderâ », rapporteâtâelle.
ChoquĂ©e, Laurianne refuse et part en pleurant. « Le directeur mâa immĂ©diatement rappelĂ©e pour me dire quâils ne le feraient pas, mais que leur hiĂ©rarchie leur conseillait de recourir aux IP pour aider les familles. Ils ne se rendent pas compte que pour nous, ce nâest pas une aide, câest nous enfoncer la tĂȘte sous lâeau », souffleâtâelle.
Si ces pratiques obtiennent parfois lâaccord des familles, elles interrogent les professionnel·les de lâaccompagnement social. « Câest un peu fou de devoir en arriver lĂ , dâautant que ça implique une posture trĂšs humiliante pour les parents. Une IP est toujours vĂ©cue comme un traumatisme », confirme la cheffe dâun service de protection de lâenfance de la mĂ©tropole.
LâexpĂ©rience de Ludivine le confirme. En couple mais non mariĂ©e, elle raconte que son statut marital faisait partie des questions abordĂ©es par les services sociaux lors de son Ă©valuation, au mĂȘme titre que « de savoir si [elle] avai[t] allaitĂ© [s]es enfants »âŠ
Les Ă©ducateurs ne sont pas en mesure dâapporter de rĂ©elle solution quand le seul problĂšme semble provenir dâun manque de scolarisation.
Une professionnelle de la protection de lâenfance
Pour la Crip, lâobjectif de lâĂ©valuation nâest pourtant pas de questionner les compĂ©tences parentales. « Une information prĂ©occupante nâest pas une arme, câest un outil de prĂ©vention », tempĂšre Hassina Bianchi. Avant dâajouter : « On connaĂźt lâĂ©puisement psychique des parents qui Ă©lĂšvent un enfant en situation de handicap. » Le rectorat de Lyon justifie aussi cette approche de lâIP : « Lâinformation prĂ©occupante doit ĂȘtre comprise comme un levier dâaide, une explication claire Ă la famille Ă©tant indispensable. »
«âŻMais de quelle aide parleâtâon ?, interroge Marguerite Aurenche, du DĂ©fenseur des droits. Si le besoin des familles est liĂ© Ă la scolaritĂ©, ça ne relĂšve pas de la protection de lâenfance. Il ne faut pas se tromper dâinterlocuteur et systĂ©matiser. Surtout Ă lâheure oĂč les services de lâASE [lâaide sociale Ă lâenfance â ndlr] sont complĂštement noyĂ©s par les IP. »
Dans de rares cas, la mise en place dâune mesure socioâĂ©ducative dĂ©bouche sur des solutions. « Lorsque le suivi se passe bien et que la famille nous fait confiance, on peut devenir une bĂ©quille, voire rĂ©ussir Ă pousser les murs pour trouver une place quelque part. Mais ça nâarrive presque jamais », reconnaĂźt la professionnelle de la protection de lâenfance citĂ©e plus haut.
La plupart du temps, les travailleurs et travailleuses sociales se heurtent plutĂŽt Ă la colĂšre des familles. « Et Ă juste titre, souffle-t-elle. Car les Ă©ducateurs ne sont pas lĂ pour faire lâĂ©ducation Ă domicile, ils ne sont donc pas en mesure dâapporter de rĂ©elle solution quand le seul problĂšme semble provenir dâun manque de scolarisation. Ils se rendent compte par ailleurs quâils en savent souvent beaucoup moins dans le champ du handicap que les parents euxâmĂȘmes. Câest une mise en Ă©chec pour tout le monde. »
Pour lâavocate Laurence Cruciani, ancienne prĂ©sidente de la commission « tutelle handicap scolarité » au barreau de Lyon, ces situations tĂ©moignent de blocages institutionnels inĂ©dits. « Nous sommes dans un cercle vicieux, oĂč on renvoie dos Ă dos la souffrance des professionnels et celle des parents et des enfants en situation de handicap. Ă tel point quâaujourdâhui, je vois beaucoup de parents souffrir de stress postâtraumatique dans leur relation avec lâĂducation nationale. »
Comment ça se passait avant cette rĂ©forme de lâĂ©cole inclusive ? Je veux bien comprendre que câest un Ă©chec mais est-ce que câĂ©tait mieux avant ?


